Le(s) roman(s) coup de coeur du mois

   

Juillet 2022

 
   

Take my life, please

George Tabb, Demain les flammes, 2021.

Take my life, please résonne comme le fameux slogan punk  Please kill me  arboré sur un tee-shirt dans le New York de la fin des seventies. Une promesse et un défi. George Tabb est un de ceux qui ont arpenté des années durant la scène punk rock  New-yorkaise, le bitume devant le CBGB, fameux club s’il en est, lui servant de second living-room. Passionné de musique,  George est aussi écrivain. Un de ces représentants de la scène underground américaine, de cette littérature indépendante et percutante qui a fleuri dans les fanzines. Take my life, please consiste en une sélection de quelques-unes des chroniques qu’il écrivait pour le fanzine MaximumRockandRoll .  Chroniques de son adolescence punk rock, tour à tour provocantes et drôles, son écriture y est incisive, libre et affutée comme un riff des Ramones. Pour tous ceux pour qui la « punkitude » a encore du sens mais pas que…

"Je m'attendais à rencontrer des gens comme John Belushi ou Tim Matheson. Au lieu de ça, ces gars étaient plutôt comme les Omégas dans le film. Des étudiants stupides et brutaux, excités par la domination. Et complétement coincés, par ailleurs. C'était loin d'être amusant, et j'envisageais sérieusement de tout plaquer, mais j'étais décidé d'aller quand même à cette fête débile. Je me suis dis merde, après tout , je n'ai jamais été à une convention de poupées Barbie.

Et c'est exactement ce que c'était. Putain, c'était incroyable. Toutes les filles avaient les cheveux blond et les yeux bleus, je n'arrivais pas à y croire.C'était comme un rêve érotique de Hitler. Ou de Jim, mon voisin de chambre. " (p.134)

                                                                                                                                                                                                                            JF.

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Duchess

Chris Whitaker, Sonatine, 2022.

Une petite fille attachante , 13 ans , les yeux grands ouverts sur la vie pour éviter tous les ennuis qui lui tournent autour, elle s'occupe exclusivement de son petit frère Robin . Des amis d'enfance , un drame , un accident banal qui les marquera toute leur vie , l'une a perdu sa sœur , l'autre son meilleur ami qui va croupir en prison, et derrière ces destins brisés , la misère et les addictions jusqu'au bout de leur vie. Un roman sociétal doublé d'un polar avec une belle écriture qui nous entraine dès le début, où l’héroïne Duchess nous marquera longtemps. Une petite pépite!

" L'exotisme dans la rareté .Tu sais que tu devais t’appeler Emily? - A cause d'une poème d'Emily Dickinson . L'espoir porte un costume de plumes , se penche dans l'âme et inlassablement chante un air sans paroles; mais c'est dans la tempête que son chant est le plus doux. " (p.21)

                                                                                                                                                                                                                       V.

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Corregidora

Gayl Jones, Dalva, 2022

Ursa Corregidora chante le blues dans les clubs du Kentucky. Ursa est une femme. Ursa est afro-américaine. Ursa est surtout profondément humaine, si forte et si fragile à la fois. Gayl Jones nous livre ici un grand roman sur la femme noire. La langue y est musicale, comme une improvisation en jazz. Le verbe y est cru, très cru. Et Gayl Jones nous raconte le rapport de la femme à son corps, de l’appropriation patriarcale du corps de la femme par les hommes, elle nous raconte l’héritage de l’esclavage chez les afro-américains. Comme une marque au fer rouge qui laisse sa marque impie de génération en génération. Elle nous raconte aussi et surtout la lutte quotidienne des femmes contre la domination masculine. Saisissant.

"Oui, si tu avais fais l'effort, Maman, tu aurais compris que j'essayais de trouver par le biais du blues, en me passant des mots, de trouver l'explication camouflée par les mots. D'expliquer l'immuable. La suie qui jaillit en larmes de mes yeux.

Hé m'sieur qui vient me voir chez moi Tu viens pas me voir Tu viens pas me voir Tu viens m'écouter chanter avec mes cuisses Tu viens me regarder quand j'ouvre ma porte  et je chante avec mes cuisses peut-être que tu me regardes dormir Je sais pas si tu me regardes dormir. Qui es-tu? " (p.93)

                                                                                                                                                                                                                             JF.

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Éducation meurtrière

Naomi Novik, Pygmalion, 2022

 

Encore une excellente petite pépite signée Naomi Novik, une école de sorcier , encore une , mais où il n’y pas de professeurs et où c'est les murs eux mêmes qui décident de la difficulté d'enseignement et d'aider ou non les élèves.  Galadriel n'a pas d'influence , pas de famille, ni d'enclave pour la soutenir mais, son cœur généreux va l'aider à surmonter les rivalités et la jalousie. Surtout qu'une malédiction plane sur elle et qu'elle possède à priori une magie plutôt noire. Bref de l'action, de l'amitié et on dit ouf! ce n'est qu'un premier tome !

" C'est le genre de trucs qui m'arrive tout le temps .Certains sorciers ont des affinités avec la magie du climat , d'autres avec les sorts de transformation ou les pouvoirs de combat fantastique comme ce cher Orion. Moi c'est avec la destruction massive. Bien sur tout est de la faute de ma mère , comme pour mon stupide prénom. "

                                                                                                                                                                                                                              V.

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Juin 2022

 
   

Le crépuscule du monde

Werner Herzog, Séguier, 2022

 

1945, le Japon capitule. Sur une petite île des Philippines, Hiroo Onoda, à qui on a confié la défense de celle-ci, ignore la défaite de son pays. Accompagné de trois soldats, il va continuer la guerre pendant près de trente années, guerre qui n'existe plus que dans son imagination mais qui saura se révéler parfois bien réelle. Werner Herzog, qui a rencontré Onoda après sa "capitulation" en 1974, prend sa plume pour nous raconter cette histoire si invraisemblable dans sa réalité. On imagine vite ce qui a pu rapprocher le réalisateur de l'incroyable "Aguirre, la colère de Dieu " et Onoda, le soldat fantomatique : la jungle, luxuriante, fantasmagorique. Cette jungle qui sera le territoire d'Onoda pendant trois décennies, mère protectrice mais aussi mère dévoreuse. Pour son quatrième roman, Werner Herzog nous offre un condensé de ces trente années de folie, dans ce court récit oscillant entre retranscription quasi documentaire et chimère hallucinée.

"Tous ici sont extérieurs à l'histoire qui, de par son caractère furtif, n'autorise pas de présent. Le riz est planté, récolté, repiqué. Des royaumes se volatilisent dans la brume. Silence. Des coups de feu résonnent soudain dans le mutisme des éternités. Les paysans prennent la fuite. " (p. 83)

JF.

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Vers Calais, en Temps ordinaire

James Meek, Métailié, 2022.

Angleterre, 1348. Alors que la peste noire menace de sa déferlante la blanche Albion, une équipée bigarrée fait route vers Calais. Une gente damoiselle fuyant un mariage arrangé, deux jeunes paysans assoiffés de liberté et un clerc en proie au doute rejoignent ainsi un groupe d'archers, soldatesques aux mœurs brutales en route pour la France. James Meek nous raconte avec génie ce voyage initiatique où l'affranchissement aux règles, la violence, le genre et les rapports de classes vont se percuter et faire exploser les certitudes des personnages. Génie aussi que celui de la langue avec laquelle l'auteur nous conte ce périple; si moderne et médiévale à la fois. Vers Calais, en Temps ordinaire, c'est un roman historique résolument de notre temps, aux thématiques contemporaines et qui arrive, avec brio, à nous faire toucher du doigt la psyché du quatorzième siècle. Brillant!

"Le prêtre a dit que le lot des hommes n'était point de choisir leurs rêves ni d'en tirer profit, que les rêves s'offraient à nous tels des cerfs dans les ténèbres, tandis que nous dormions. Certaines gens parvenaient pourtant à diriger leurs rêves comme berger son troupeau, à les garder le jour aussi aisément que la nuit et à en tirer richesses, comme un berger la laine de ses moutons. Ces gens-là, a dit le prêtre, on les nommait des écrivains. Ils étaient proches du malin. " (p.60)

JF.

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Lady Chevy

John Woods, Albin Michel- Terres d'Amérique, 2022.

Amérique profonde, haine interraciale, corruption et désastre écologique tout est là, autour de Amy Wirkner, brillante étudiante, au physique ingrat, qui vit avec ses parents et son jeune frère atteint d'une maladie génétique, dans un mobil home. Tout est fait pour qu'elle puisse réaliser ses rêves et partir étudier pour devenir vétérinaire, sauf que Amy n'est pas si innocente. Plutôt rebelle et débrouillarde, elle incarne à la perfection ce que l'Amérique façonne le mieux : une arriviste sociopathe mais, tellement attachante qu'on l'oublierait presque.

" Je vais me construire une belle vie, moi, en évitant les gens comme toi. Il y a toujours eu quelque chose qui n'allait pas chez toi. Quelque chose de gênant. Comme une odeur de pourriture. Et je ne m'en rendais pas compte. Depuis toujours, Paul essayait de me le faire comprendre, mais je ne l'ai jamais cru. J'aurais dû. " (p.366)

V.

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Mai 2022

 

La traversée des sangliers

Zhang Guixing, Éditions Picquier, 2022.

C'est une histoire dans laquelle on entre comme l'on descend un de ces larges et placides fleuves d'Asie, doucement, tranquillement, avant d'être pris dans ses rapides, chahuté, bousculé pour, enfin, retrouver son long cours, paisible. Pour un moment du moins. Décembre 1941. Zhang Guixing nous raconte la vie des habitants d'un village perdu de Bornéo dont les habitudes vont être sauvagement mises à mal par l'arrivée de l'armée japonaise. On y suit une kyrielle de personnages, de vieux chasseurs de sangliers aux corps brisés, des jeunes femmes et hommes s'éveillant à la sensualité, des enfants rattrapés par leurs jeux de guerre, c'est toute la vie et la mentalité d'une époque que nous décrit ici l'auteur taïwanais. L'écriture et la construction du récit sont complexes mais sans être exigeantes. Le texte mariant merveilleusement poésie, onirisme et réalisme cru nous entraîne dans un voyage sensoriel et chatoyant, nous laissant parfois étourdis. De ces vertiges des plus agréables, comme ceux des jeux de notre enfance qui nous laissaient à la fois transportés et désorientés. Un régal.

" La mèche se consumait, ténue mais tenace, un mince filet de fumée noirâtre montait droit au plafond, prêt, semblait-il, à en découdre avec les nuées, à trouer la voûte céleste. Le bord du verre enfumé faisait comme une touffe de cheveux noirs, la panse remplie de la lampe ressemblait à une calebasse, le bec à une grenouille, cou tendu, gueule ouverte, à l'intérieur de laquelle il y avait la mèche, langue de feu incandescente, comme dans le fourneau de quelque alchimiste cuisant une pilule de vie." (p. 95)

JF.

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Les femmes de North End

Katherena Vermette, Albin Michel, 2022.

Katherena Vermette une jeune auteur canadienne , dont c’est le premier roman.

Une nuit, à la Brèche, un terrain vague situé dans un quartier défavorisé de Winnipeg, Stella est réveillée par son bébé qui fait ses dents. Par la fenêtre, elle voit une scène qui semble être une bagarre. Pendant qu'elle est au téléphone avec la police, elle voit les assaillants s'enfuir. Puis, avant que les secours arrivent, elle voit la victime, qu'elle suppose être une femme, se lever et partir. Seule chez elle avec deux enfants en bas âge, elle n'a pas pu intervenir. Elle est certaine qu'une femme, d'environ 1m50 a été violée, mais les agents sont sceptiques. Il neige et sur place, ils n'ont retrouvé que du sang et une bouteille de bière.

Un roman choral qui donne la voix à neuf femmes et un jeune policier, une fresque sur plusieurs générations où derrière le fait banal d’une agression remonte à la surface l’identité forte et la résilience de ces femmes. Issues de la minorité autochtone, elles habitent dans le North End, un quartier défavorisé de Winnipeg .  Derrière la brutalité et la noirceur de cette agression, remontent les souvenirs, les peines et les joies, les traditions aussi d’un peuple opprimé qui garde en lui l’espoir d’un renouveau.

A travers les voix des femmes d’une même famille, la grand-mère, les filles et les enfants, on perçoit peu à peu comment cette nuit terrible où une jeune fille a été agressée , est arrivée. Derrière le fatalisme, le racisme primaire, la domination des gangs et les violences faites aux femmes, l’espoir perce la neige, et la sororité prend le relai. Beaucoup de douceur et de beauté dans l’écriture occulte la noirceur de l’histoire tellement banale.

" Nos loups garous sont des femmes. De belles jeunes femmes qui peuvent se transformer en loups et manger la jeunesse des hommes afin de vivre éternellement.  Tu imagines ? Sur le chemin du retour, Rain, les yeux brillants avait ri. Elle avait toujours aimé les histoires de loups et celle-là était sa préférée. Manger des hommes ça doit être sympa. " (p.316)

V.

 

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Némésis la glorieuse

Ladislav Klíma, Édition du Canoë, 2021.

Comme le raconte, Erika Abrams, sa traductrice, Ladislav Klíma écrivit un jour à un ami qu'il était fait pour être auteur de best-seller. Curieux propos de la main d'un écrivain qui reste encore confidentiel voire quasi inconnu. Né dans le dernier quart du 19e siècle en Bohême, mort en 1928 à Prague, Klíma fut de ses écrivains aux nombreuses vies, tour à tour gardien d'usine, rentier ou encore fabriquant de tabac. Écrivain, aussi, du scandale et de la provocation, il a mis sa plume au service de ses convictions existentielles et non sans un humour souvent mordant. Dans Némésis la glorieuse, véritable conte fantastique, gothique et métaphysique, Sider, jeune rentier, décide, lors d'un voyage et sur une impulsion, de s'arrêter dans une petite bourgade des Alpes où il croisera une belle inconnue. Cette rencontre, fugace, scellera son destin, l’entraînant dans une fuite en avant obsessionnelle et délétère. Du grand œuvre, assurément à découvrir!

"Le temps s'écoule comme la pensée s'épanouit, avec une lenteur extrême. L'éternité n'est pas pressée. Et vers chaque homme, vers chaque animal se glisse le Sublime, tantôt titillation agréable, tantôt volupté suprême, d'ordinaire suprême horreur, il s'approche furtivement, à pas de tigre, silencieux..; pour que l'homme d'aujourd'hui, qui n'est des pieds à la tête que bête brute, devienne un jour- Dieu. " (p.51)

JF.

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Avril 2022

 

Ordure

Eugene Marten, Quidam éditeur, 2022.

Ordure est un de ces romans issus de la littérature underground américaine qui hante son lecteur longtemps après sa lecture. Il nous raconte, dans un style chirurgical, à la fois précis et tout en angle mort, le quotidien de Sloper, homme de ménage dans un gratte-ciel, un de ces invisibles qui commence sa journée quand les autres la terminent. Sloper est un solitaire qui vit dans la cave de la maison familiale, il ne communique avec sa mère que via le vide-ordure. Ses relations sociales se sont réduites comme peau de chagrin, sa parole est rare et il mène sa vie dans la quasi indifférence de ses congénères. Jusqu'au jour où Sloper va trouver le moyen de briser sa solitude mais, cela passera par une transgression, aussi abjecte que misérable. Eugene Marten nous balance le récit de Sloper sans prendre de gant, brutalement, et sa grande force est de ne porter aucun jugement, à aucun moment. Désarçonnant, inconfortable, Ordure est une grande réussite, d'écriture et de sens, dont on ne sort pas exactement comme on y est entré.

"Soit elle était végétarienne, soit elle faisait régime. Dans sa poubelle souvent, un petit plateau avec des morceaux de fruits sur une feuille de salade détrempée. Un muffin aux myrtilles entamé jusqu'à la coupelle de papier seulement. Le muffin allait dans l'une des petites poches sur le tablier plastique jaune.

Le nom sur sa plaque était coupé au milieu par un trait d'union. Il se répétait partout sur les murs, encadré sous verre, une série de diplômes attestant son rang dans un cercle d'actuaires, sa maîtrise de plusieurs langages informatiques, sa qualité, son excellence, sa réussite, sa réussite et son mérite exemplaire." (p.37)

JF.

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Les Filles d'Égalie

Gerd Brantenberg, Zulma, 2022.

Imaginez une photographie en négatif des rapports de domination homme-femme dans nos sociétés contemporaines et vous aurez le propos du roman de la norvégienne Gerd Brantenberg. Écrit en 1977, Les Filles d'Égalie nous raconte le quotidien des habitants d'un état basé sur le matriarcat où les rapports de force homme-femme sont complétement inversés. La grammaire même est renversée, ici c'est "le féminin qui l'emporte sur le masculin" et il faut saluer le travail remarquable de traduction qui pages après pages sort le lecteur de sa zone de confort. Mais rien de tout cela n'est cosmétique, au contraire, cela agit comme un véritable révélateur des inégalités et de la différence de traitement entre homme et femme dans nos sociétés modernes. Nous suivons donc l'éveil de Pétronius, jeune fils de bonne famille voué à une vie soumise aux diktats du matriarcat, vers l'indépendance et l'autonomie. A travers leurs épreuves, humiliations et victoires, Pétronius et ses pairs figurent masculinement le combat féministe. Véritable tour de force, Les Filles d'Égalie est un roman percutant, qui appuie, non sans humour, là où cela fait mal et nous démontre qu'il y a encore du chemin à parcourir...

"Car le plus mystérieux dans cette affaire - et franchement incompréhensible à leurs yeux , c'était que les hommes semblaient s'être accommodés de leur situation. Ils avaient accepté le rôle subalterne à laquelle les femmes les avaient réduits. Ils avaient dû croire que cela faisait partie de l'ordre naturel de l'organisation fumaine. Mais pourquoi y avaient-ils cru? Dès lors, les hommes d'autrefois auraient très bien pu déclarer que c'était aux femmes de s'occuper des enfants et aux hommes de décider... Absolument rien n'était tout à fait en accord avec ce prétendu ordre naturel." (p.244)

JF.

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Mars 2022

 

La huitième vibration

Carlo Lucarelli, Métailié, 2010.

L'italien Carlo Lucarelli nous livre ici un roman protéiforme. Roman d'aventure, chorale, roman historique, policier? La huitième vibration est sans aucun doute tout cela à la fois mais surtout, c'est un roman noir, une macule qui imprègne chaque page de son récit. Érythrée, fin du XIXème siècle, l’Italie colonise "son" bout d'Afrique à marche forcée. Une farandole de personnages s'y retrouvent, écrasés de chaleur et de désillusion, certains essayant de fuir un destin funeste, d'autres chassant des mirages. On peut penser aux "Ethiopiques " d'Hugo Pratt pour son romantisme fin de siècle, mâtiné du souffle ardent de l'aventure mais ici la violence des rapports coloniaux sourdit presque à chaque ligne. Tout est déliquescence, ténèbres dans un environnement éclaboussé de soleil et de lumière. Lumière, non pas rassurante ou rédemptrice mais implacablement prédatrice.

"La photographie est une albumine format Boudoir, 20x12,5: il y a tout Ba'azè disposée en demi-cercle sur la rade, avec le pont qui la coupe à moitié et qui s'y plante dedans, droit, comme un coup de couteau. Elle est toute rouge, un rouge brique qui devient mauve sur les maisons et presque rose sur l'eau de la baie, mais toujours vif, comme dans les reflets du soleil couchant.

 Ce n'est qu'un excès de chlorure d'or que le temps a fait virer au rouge.

A cette heure, le soleil est encore haut, et Ba'azè d'une blancheur qui aveugle." (p.91)

JF.

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Cacao

Jorge Amado, Bibliothèque cosmopolite, Stock, 2010.

C'est en 1933 et à seulement 21 ans que Jorge Amado écrit Cacao, son second roman. Sergipano, fils d'un père industriel décédé, spolié de son héritage par son oncle, se retrouve dans la misère. Il quitte sa famille pour aller travailler à la fazenda du Colonel Mané-la-Peste, où les ouvriers "loués" s’harassent à la culture du cacao. Lui, le fils issu d'une famille aisée va y découvrir le quotidien de ces forçats du cacao qui portent leurs outils et leur misère sur des corps trop fatigués. Relation de la lutte des classes, Cacao nous décrit la vie de ces ouvriers agricoles, plus chroniques que roman, Amado structure son récit en instantanées, autant de portraits très en couleurs de ces hommes et femmes , premiers de corvée et oubliés de presque tous. C'est un roman sur l’éveil de la conscience de classe, la solidarité face à l'injustice et la résilience. Roman de jeunesse, certes, mais grand roman.

"Dieu avait donné en héritage à Caïn et Abel une plantation de cacao à se partager. Caïn, qui était un mauvais homme, divisa la propriété en trois parts. et il dit à Abel : "ce premier morceau est à moi; celui du milieu est à moi et à toi. le dernier, à moi aussi." Abel répondit : "Ne fais pas ça, mon petit frère, que ça me fend le cœur..." Caïn rigola: "Ah! ça te fend le cœur? Eh ben, tiens." Il tira son revolver et -poum -il tua Abel d'un seul coup. Ça se passait il y a longtemps..." (p.61)

JF.

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Février 2022

 

Le Chef

Harry Kressing, les éditions du Typhon, 2021.

 Le Chef, écrit en 1965 par un auteur dont on ne sait quasiment rien, connait depuis sa sortie un grand succès dans le monde anglo-saxon. Curieusement, il n'avait jamais été traduit en français, voilà donc chose faite. Conrad, chef cuisinier, arrive dans une petite ville de province et entre au service d'une des deux familles de notables des environs. Petit à petit, il va se servir de sa cuisine comme d'une arme pour asseoir son emprise sur la famille pour laquelle il travaille. C'est avec une certaine férocité que Kressing nous conte l'inversement des rapports de domination entre le domestique et ses employeurs. Conrad, machiavélique à souhait, déroule sa toile méthodiquement. Dans quel but? Le mystère de ses motivations est aussi le moteur de ce récit, acide, sur la prépotence et les mécanismes de la servitude volontaire. A découvrir avec grand appétit.

"Il mangea autant que possible, mais malgré la somptuosité des plats, il fut incapable d'avaler tout ce qu'on lui présenta, et il observa d'un air perplexe Conrad manger, et manger, peut-être quatre fois plus que lui, sans jamais donner l'impression d'être rassasié. " (p.134)

JF.

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Capitaine de Castille

Samuel Shellabarger, Phébus, 1997.

Pedro, jeune hidalgo castillan, va, par un concours de circonstances dramatiques, intégrer l'armée de conquistadors menée par Hernán Cortés à la conquête de Mexico, capitale de l'empire aztèque. Plus qu'un roman historique, Capitaine de Castille, écrit à la fin de la seconde guerre mondiale, est un récit crépusculaire narrant la fin de mondes sous les coups de boutoir de la "civilisation". Fin de l'innocence de l'enfance pour Pedro, fin d'un certain idéal chevaleresque en cette sortie du moyen-âge et fin des temps pour les peuples d'Amérique en ce début du XVIème siècle. Historien de formation, Shellabarger décrit sans fard la violence de la conquête espagnole, même ses héros les plus sympathiques ne se défont pas de leur vision ethnocentrée, qui justifie à leurs yeux massacres et exactions. Capitaine de Castille allie ainsi, avec ses multiples rebondissements et personnages hauts en couleurs, la facture classique du roman d’aventure à une vision d'une grande noirceur sur le processus de domination de l'homme sur l'homme. Un roman palpitant, épique et sombre. 

" Pourquoi, se disait le moine, les hommes n’apprennent-ils rien, ne voient-ils rien? Pourquoi les expériences répétées ne les instruisent-elles pas, et aboutissent-ils toujours aux mêmes désastres? Ce n'est pas qu'ils ignorent le moyen de les éviter. Ils les connaissent depuis quinze cent ans. [...] Pour lui, l'ironie de la tragédie humaine, c'était ce perpétuel naufrage à proximité du port." (p.458)

JF.

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Janvier 2022

 
   

Fils de voleur

Manuel Rojas, édition L'échappée, 2022.

Publié en 1951, ce roman de l'auteur chilien Manuel Rojas nous raconte l'errance d'Aniceto Hevia, tout juste sorti de prison, condamné pour un crime qu'il n'a pas commis. Sa véritable faute? celle d'être le fils d'un voleur. Cette ascendance va le marginaliser dès son plus jeune âge et peser sur sa destinée. Rojas livre avec ce roman, un récit résolument moderne, habilement construit et profondément politique. En grande partie autobiographique, Rojas s'attache à décrire le prix, douloureux, d'une certaine liberté chez les marginaux et les miséreux, où vivre libre va souvent de pair avec vivre le ventre vide.

" Tout le monde attend ceci ou cela, le ridicule ou le grandiose, le vrai et le faux, le petit et le grand, ce qui arrivera et qui ne viendra pas, ce qui peut arriver, ce que l'on mérite, ce que l'on ne mérite pas. Les êtres vivent dans l'attente et meurent attendant, sans que rien arrive sinon la mort que l'on attend jamais. " (p.226)

JF.

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Mendiants et orgueilleux

Albert Cossery, édition Joëlle Losfeld, 1993.

Gohar ne possède qu’une chaise et un vieux tas de journaux qui lui sert de lit. Son lit justement, il le perd dès les premières pages du roman, emporté par les eaux de toilette funéraire de son fraichement défunt voisin. Peu importe, là n’est pas l’importance. Gohar s’attache à  deux choses dans la vie, discourir avec ses comparses, à l’ombre d’un café, autour d’une tasse de thé noir et s’émerveiller de la futilité de notre monde. S’il peut faire tout cela en suçotant une boulette de haschich, il n’est plus loin de la béatitude.

On enquête dans ce livre sur un meurtre dont Gohar est responsable, meurtre commis presque par inadvertance, dans une bouffée délirante. Meurtre qu’il considérera comme anecdotique. Car pour Gohar, comme pour Cossery le propos n’est pas vraiment là. Chez Cossery, l’intrigue est souvent secondaire. Ici, c’est des personnages et de leurs péripéties qu’on se délecte. Gohar nous invite à partager ses journées avec sa bande de pieds nickelés. Qu’il nous présente Yeghen, poète dealer et mendiant à la laideur aussi admirable que ses vers, ou encore El khordi, fonctionnaire révolutionnaire léger et amoureux transis, pratiquant la grève du zèle et l’absentéisme comme d’autre la guérilla, Cossery nous parle de son monde et assurément de lui.

Ici, l’homme libre est un animal oisif, rentré en résistance par le sommeil et la paresse, les autres, ceux qui vivent et soutiennent le système sont dans la frustration, la douleur. Tout est donc question de résistance nonchalante.

"Il détestait s’entourer d’objets; les objets recelaient les germes latents de la misère, la pire de toutes, la misère inanimée, celle qui engendre fatalement la mélancolie par sa présence sans issue ."

JF.

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Décembre 2021

 
   

Roberto Arlt

né le 2 avril 1900 à Buenos Aires et mort le 26 juillet 1942 dans la même ville.

Une fois n'est pas coutume mais pour ce dernier mois de l'année, ce n'est pas un roman mais un auteur que l'on met sous les projecteurs! Roberto Arlt, écrivain et journaliste argentin,  a écrit la ville et ses hommes et femmes, souvent à travers un prisme où ironie et absurde font bon ménage. Mort prématurément, il reste l'un des grands auteurs argentins surtout connu pour son formidable diptyque Les sept fous et Les lances-flammes. Le reste de son œuvre mérite pourtant de s'y plonger. Que ce soit dans Eaux-fortes de Buenos Aires , mini récits et véritables photographies du Buenos Aires des années 30, ou dans ses recueils de nouvelles et ses autres romans, Arlt nous propose toujours une littérature novatrice, métaphysique et réjouissantes. Un grand Monsieur!

JF.

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Novembre 2021

 
   

Shuggie Bain

Douglas Stuart, 2021.

Shuggie, garçon de 8 ans, est élevé dans une banlieue sordide de Glasgow par une mère alcoolique. Shuggie aime sa mère, inconditionnellement, et va, littéralement, la porter et tenter de la sauver, envers et contre tous, alors qu'il n'est, lui même, pas taillé pour affronter la dureté de son environnement. Ce roman, fortement autobiographique, s'inscrit dans la lignée des grands romans sociaux du 19e siècle, si ce n'est qu'ici, Douglas Stuart nous raconte, dans un style très classique mais aussi très convaincant, comment le thatchérisme des années 1980 a broyé les vies d'une multitude de prolétaires. Un roman que Hugo ou Dickens auraient pu écrire et que Ken Loach pourrait adapter. Tout simplement poignant.

JF.

 

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Le secret de Joe Gould

Joseph Mitchell, Édition du sous-sol, 2021.

 

Joseph Mitchell, journaliste au New Yorker pendant plusieurs décennies, a voué sa plume à décrire les habitants de sa cité, avec une passion pour les marginaux, les excentriques et les invisibles. De tous ces récits, ceux sur Joe Gould sont de vraies pépites. Mais de qui parle t'on? D'une de ces silhouettes qui a arpenté Greenwich Village à New York pendant près de 30 années. Joe Gould est un clochard céleste, fantasque et diplômé d'Harvard, un vagabond qui s'est mis en tête d'écrire le manuscrit le plus long de l'histoire, onze fois plus long que la bible, compendium de la pensée humaine, somme des conversations glanées au cours de ses pérégrinations. En deux récits, Mitchell nous raconte Joe Gould, qu'il a bien connu, et nous invite dans un voyage obsessionnel. En effet, Mitchell n'aura de cesse que d'essayer de lire cette "Histoire orale de notre temps " que Joseph Gould a disséminé sur d'innombrables cahiers d'écolier. Un régal!

JF.

 

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Octobre 2021

 
   

Romance in Marseille

Claude Mc Kay, Héliotropismes, 2021.

 

Roman inédit écrit entre 1933 et 1934 par Claude Mc Kay, l'un des grands auteurs de ce que l'on a appelé "la renaissance de Harlem", Romance in Marseille nous conte les errances de Lafala, docker ouest-africain qui a perdu ses pieds suite à une traversée clandestine. Mc Kay nous entraine au cœur du quartier interlope de la Fosse dans le port de Marseille. Dockers, marins, proxénètes et filles de joie, militants communistes  y sont dépeint avec sincérité et sans tabou, dans ce roman prolétaire qui fait la part belle aux marginaux et à la diaspora africaine.

JF.

 

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Omissions

Emiliano Monge, Grasset, 2021.

Dans ce roman, l'auteur mexicain s'interroge sur son héritage paternel dans une famille où de père en fils l’absence et le détachement résonne comme une malédiction, un atavisme funeste. Sur trois générations, servi par une très belle écriture et un habil découpage, Emiliano Monge nous décrit ce qui semble être une fatalité familiale, avec en toile de fond une peinture politique et social de son pays.

JF.

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